Un nouveau départ

Face à ces progrès, Bonn reste un ville bien modeste pour le jeune homme qui a de plus grandes ambitions. En 1787, des fonds sont réunis grâce au comte Ferdinand von Waldstein pour qu'il séjourne à Vienne. Dans quel but ? Aucun document ne le précise. On suppose qu'il serait aller se perfectionner auprès de Mozart, chose probable d'autant que Waldstein avait connu l'auteur de Don Giovanni à Vienne. Une légendaire rencontre en avril entre les deux musiciens reste encore incertaine. Malheureusement, son séjour est vite interrompu par l'état critique de sa mère. A peine rentré à Bonn, elle décède le 17 juillet. Beethoven est assommé de chagrin.

En 1789, il intègre grâce à Neefe l'orchestre lyrique de la cour et de la chapelle pendant deux ans. Il tient la partie alto auprès de musiciens confirmés comme Franz Ries au violon, Bernhard Romberg au violoncelle, Nikolaus Simrock au cor et Antoine Reicha à la flûte. Grâce à un répertoire lyrique très éclectique, il découvre les opéras de Mozart (l'Enlèvement au Sérail, Les Noces de Figaro et Don Giovanni) qui constituent pour lui une formidable éducation musicale. Entre temps, Ludwig s'inscrit à l'université de Bonn pour y étudier la littérature allemande. Il est fort probable qu'il n'y reste pas longtemps compte tenu de son activité de musicien. Beethoven est un lecteur passionné et Plutarque est l'un de ses auteurs favoris. S'imagine-il alors devenir un homme illustre dont la biographie sera un jour contée ?

Beethoven aimait la littérature classique, et son imagination s'inspirait à de la lecture des poètes allemands. Il devait ce goût à la famille Breuning, qui, déjà à Bonn, le poussait vers la culture des lettres. 1

Depuis le décès de sa femme, Johann ne cesse de s'enfoncer dans l'ivrognerie. Son comportement déplacé est remarqué par les autorités. Il n'est pas rare que Ludwig et ses jeunes frères cherchent leur père qui a trop bu, négociant parfois avec la police son retour à la maison. Le 20 novembre 1789, il est mis en retraite. Johann conserve la moitié de son salaire. L'autre moitié est alloué à Ludwig à sa demande qui veille avec attention sur ses frères. Karl fait des études musicales tandis que Johann Nikolaus est mis en apprentissage chez un apothicaire.

Son Altesse Sérénissime Électorale a déféré à la demande du suppliant et à décidé de se passer des services de son père à qui il est ordonné de se rendre dans une petite ville de l'Électorat, et a gracieusement ordonné que ne lui soient versés dorénavant, suivant la demande, que 100 Reichsthalers de son traitement annuel qu'il recevait jusqu'à cette date, ce à compter de l'année nouvelle, et que les autres 100 thalers soient ajoutés au traitement actuel du fils suppliant, en plus des trois mesures de grains annuelles, pour l'entretien de ses frères. 2

Cet épisode marque Beethoven qui vit péniblement la situation désastreuse de son père. Malgré la complexité de leur relation, Ludwig garde quelques bons souvenirs comme les promenades sur le bord du Rhin. Johann, inconscient du traumatisme qu'il a pu faire subir à son fils, dissimule sa fierté tout en louant les talents de son fils. Sous l'effet de l'alcool, il laisse parler son cœur :

Mon fils Ludwig est maintenant ma seule joie, il progresse tant en musique et en composition qu'il est regardé par tous avec admiration. Mon Ludwig, mon Ludwig, je le prévois, il sera quelqu'un dans ce monde. 3

Le 20 février 1790, Joseph II, empereur d'Autriche, meurt à Vienne. Afin de commémorer l'événement, le cercle littéraire de Bonn demande à Beethoven de mettre en musique un texte de Severin Anton Averdonk. En trois semaines, l'oeuvre est prête, mais les difficultés qu'elle recèle semblent être responsable de l'annulation de sa création. Six mois plus tard, une cantate commandée pour l'intronisation de Leopold II subit le même sort. Pour l'instant, et ce sera le cas à Vienne un peu plus tard, Ludwig est reconnu pour ses talents de pianiste. De ce côté, ses progrès sont remarquables.

J'entendis encore un des plus grands pianistes, le cher bon Bethofen... On peut à mon sens juger avec certitude de la virtuosité de cet homme cher et délicat, d'après la richesse presque inépuisable de ses idées, d'après la façon tout originale de nuancer son jeu, et d'après la perfection avec laquelle il joue. 4

Cette même année, Bonn reçoit la visite du très renommé Joseph Haydn alors en route pour une tournée à Londres. Il est possible que le jeune Beethoven le rencontre lors d'un dîner par l'intermédiaire du comte Ferdinand von Waldstein et son professeur de violon, Ferdinand Ries. Deux ans plus tard, Haydn qui effectue une deuxième tournée londonienne repasse par Bonn sur le chemin du retour. Une relation lui montre alors l'une des cantates composées par le jeune Beethoven. Haydn admiratif accepte immédiatement de prendre Ludwig comme élève et lui propose de le rejoindre à Vienne. Le comte Waldstein, arrivé à Bonn dans les bagages de l'Électeur, se charge d'en faire part à Max-Franz. Ce dernier, convaincu par le bienfait d'un voyage d'étude, donne congé à Beethoven tout en lui procurant de l’argent pour son voyage. Le musicien conserve sa pension d'organiste. C’est une occasion unique pour Ludwig de se rendre à Vienne auprès du maître. Les espoirs d’étudier auprès de Mozart ayant été anéantis par la mort de ce dernier, cette chance ressemble à une compensation du destin. Bonn est consciente du talent particulier du musicien. Ainsi, Ludwig Fischenich arrivé depuis peu en ville écrit à la femme de Schiller :

Je vous envoie une composition de la Feuerfarbe et désirerais avoir votre opinion là-dessus. Elle est d'un jeune homme ici, dont les talents musicaux deviendront universellement célèbres... Il veut mettre en musique la Joie de Schiller, et même toutes les strophes. J'en attends quelque chose de parfait; car pour autant que je le connais, il est tout à fait porté au grand et au sublime. 5

Pour ses adieux, ses amis lui un offre un album rempli de poèmes et de messages. La postérité retiendra la note prophétique du comte von Waldstein :

Comte Ferdinand WaldsteinCher Beethoven, vous partez ces jours-ci à Vienne, pour exaucer un vœu bien longtemps contrarié. Le génie de Mozart se lamente et pleure encore sur la mort de celui qui l’abritait. Il trouve refuge chez l’inépuisable Haydn, mais c’est un abri temporaire. A travers ce maître, ce qu’il recherche c’est une fois encore de s’incarner en quelqu’un. Grâce à votre zèle qui n’a jamais cessé, recevez des mains de Haydn l’esprit de Mozart. 6

Le 2 novembre 1792, Beethoven quitte définitivement Bonn. Il ne le sait pas encore, mais jamais il ne reverra sa ville natale.

  • 1. WEGELER, Franz, Ibid., p. 21.
  • 2. Décret du 20 novembre 1789, en réponse à une requête de Beethoven souhaitant mettre son père en retraite.
  • 3. FISCHER, Gottfried, manuscrit, 1838.
  • 4. Témoignage de Junker, chapelain de Kirchberg, cité in MASSIN, Jean et Brigitte, Ibid., p. 36-37.
  • 5. Lettre de Ludwig Fischenich, 26 janvier 1793, in MASSIN, Jean et Brigitte, Ibid., p. 39.
  • 6. Cahier de Beethoven, offert par ses amis lors de son départ pour Vienne, 1792.