S’affirmer comme pianiste

Après un voyage mouvementé, Beethoven arrive à Vienne début novembre 1792. Grâce à Gluck, Haydn et Mozart, la ville s’est hissée au premier plan de la création artistique, favorisée par la politique culturelle de l’Empire. Selon Tia DeNora, "c’est grâce aux efforts de la cour impériale et des aristocrates viennois que, du milieu du XVIIIe siècle à environ 1820, Vienne fut reconnue comme l'une des principales capitales de la musique, sinon au plan quantitatif, du moins pour le prestige.1 Derrière sa réputation de ville cosmopolite et frivole, Vienne est une cité très surveillée. La police secrète espionne toute activité suspecte et toute opposition au régime en place peut-être sévèrement réprimée. La presse est sous contrôle de l'état afin de préserver l’ordre social. Cela n'empêche pas les viennois d'avoir une réputation d'épicuriens. Derrière le sérieux des esprits se cache le goût de la fête et de la bouffonnerie.

Officiellement, Ludwig est employé de l'Électeur. Son séjour a pour unique but d’approfondir sa formation musicale. Il lui faudra revenir dans sa ville natale afin d’y devenir peut-être un jour maître de chapelle. Dans l’attente, il s'équipe en vue de sa nouvelle vie : " bois, perruque, café, bas de soie, pardessus...2 et se loge dans une mansarde. Sur les conseils avisés et bienveillants de Haydn, il prend rapidement ses marques grâce aux nombreuses lettres de recommandation du comte Waldstein qui y a auparavant habité. A peine est-il installé depuis un mois qu'il apprend la mort de son père.

Beethoven au pianoLes liens étroits entre Vienne et la cour de l'Electeur font que le musicien s'intègre rapidement dans la société viennoise. Sa réputation de pianiste le précède. Il peut jouir rapidement d'une haute estime lui permettant de nouer ses premières amitiés. Parmi elles, il y a celle du baron Nikolaus von Zmeskall. Lui-même violoncelliste amateur, il devient un guide indispensable pour Beethoven et facilite son entrée dans l’aristocratie viennoise. Sur les pas de Mozart, c'est d'abord comme pianiste que Beethoven établit sa réputation. D'autant qu’avec le départ de Muzio Clementi ou de Johann Baptist Cramer, Vienne manque de fortes personnalités musicales. Ludwig veut être le plus grand pianiste. Mais il n'est pas seul. On dénombre pas moins de trois cents virtuoses dans la capitale mais Beethoven compte bien "mettre dans l'embarras tous les pianistes ici. Quelques-uns d'entre eux sont mes ennemis mortels, c'est de cette façon-là que je compte me venger d'eux" 3. Rapidement, son jeu pianistique et son art de l'improvisation suscitent l'admiration de tous. La presse musicale le salue déjà comme un "second Mozart". Son jeu contraste avec celui de ses prédécesseurs : puissance, fougue, élan créateur... Certains voient d'un mauvais oeil les audaces du jeune homme. Selon un témoignage tardif de Carl Czerny :

Il parvenait à produire une telle impression sur chacun de ses auditeurs que bien souvent les yeux se mouillaient de larmes, et plusieurs éclataient en sanglots. Il y avait dans son jeu quelque chose de merveilleux, indépendamment de la beauté et de l'originalité de ses idées et de la manière ingénieuse dont il les rendait. 4

Daniel Steibelt, rival de BeethovenLes duels pianistiques alors à la mode font de lui l’un des favoris du public viennois averti. Parmi ses adversaires, de grands noms comme Johann Nepomuk Hummel, Daniel Steibelt ou encore Joseph Wöffl se mesurent à lui. Des clans se forment. Beethoven n'a pas d'autres choix que d'imposer sa réputation pour faire carrière ici.

Dans leur essence, les duels pianistiques peuvent être assimilés à des événements sportifs. Ils offraient non seulement de la "bonne musique", mais aussi la dimension dramatique du combat, et permettaient également à des styles différents, tant en matière de jeu pianistique que de composition, d'être présentés en public et donc de devenir objets de comparaison. 5

  • 1. DENORA, Tia, Beethoven et la construction du génie, Fayard, p.71
  • 2. Journal de Beethoven
  • 3. Lettre à Eleonore von Bruning
  • 4. C. CZERNY, Souvenirs.
  • 5. DENORA, Tia, Ibid., p.217.