Mécénat

Grâce à sa réputation de virtuose accompli, ses succès lui ont permis d'élargir son cercle de connaissances. De mars 1795 à octobre 1798, on ne recense pas moins de dix apparitions publiques à Vienne. Protégé de la noblesse, il est invité régulièrement dans les salons, même si avec le temps, son activité de pianiste devient presque une contrainte. Selon Wegeler, Beethoven souffrait parfois de sa position d'interprète et c'est à contrecoeur qu'il répondait aux sollicitations des salons viennois.

Quand Beethoven à Vienne eut acquis une position élevé, il se développa en lui une répugnance au moins égale sinon plus forte pour les invitations à jouer dans les sociétés; une telle invitation lui faisait perdre toute sa gaieté. Souvent, il revenait à moi sombre et découragé; il se plaignait qu'on le forçait à jour même quand le sang lui bouillonnait jusque sous les ongles. 1

Beethoven au pianoL'aristocratie viennoise se passionne pour ce jeune homme dont les manières rebelles sont pourtant aux antipodes de la bienséance. Mais Beethoven joue de ses airs provocateurs. Pour Maynard Solomon, “sa grossièreté, sa hauteur et ses nombreuses excentricités ne peuvent s’expliquer par son seul désir de montrer son indépendance et d’affirmer son égalité avec ses protecteurs2. Sa musique séduit, bouleverse même. Beethoven le sait et son génie musical se dédouble d'un talent commercial qui le place parmi les premiers compositeurs à vivre de leur musique. Derrière cette humilité Beethoven n'est pas insensible aux honneurs, aux éloges, aux applaudissements, et encore moins aux gratifications. Grâce au Baron van Swieten, ancien protecteur de Mozart et fervent défenseur du répertoire ancien, Ludwig multiplie les connaissances.

Ce digne Mécène et ami des artistes s'occupa d'abord spécialement du jeune Beethoven, lequel fit connaissance, dans les réunions du baron, de tout ce que Vienne possédait alors de distingué dans les arts. Souvent Beethoven quittait le dernier ces réunions musicales, car le baron était insatiable de musique et le jeune pianiste ne pouvait s'en aller que fort tard, après avoir joué un bon nombre de fugues de Bach, qu'il exécutait à merveille. 3

Karl Lichnowsky, principal mécène de BeethovenKarl von Lichnowsky se prend d'un si vif intérêt pour son talent qu'il lui offre quelques temps après de s'installer dans sa propre maison. Selon Anton Schindler, "il jouit d'une hospitalité princière pendant plusieurs années. Le prince avait pour lui des soins paternels, et la princesse était sa seconde mère4 . A Karl Amenda, un de ses plus proches amis rencontrés à Vienne, il confie en 1801 : “Entre nous, je peux le dire : de tous mes amis, c’est Lichnowsky qui s’est montré le plus sûr.5  L'attachement du prince ne s'est jamais démenti. Durant une douzaine d'années, le prince s'attachera à mettre son favori dans de bonnes conditions. Sa protection généreuse est une précieuse aubaine pour Beethoven qui a tout loisir de composer sans se soucier d'argent.

Tu veux savoir quelque chose de ma position ? Eh bien, elle n'est pas si mauvaise. Depuis l'année passée, quelque incroyable que cela puisse paraître, Lichnowsky a été et est resté mon ami le plus chaud. De petites mésintelligences ont bien eu lieu entre nous, et n'ont-elles pas affermi notre amitié ? Il m'a réservé une somme de six cents florins que je puis toucher tant que je n'aurai pas trouvé une place qui me convienne. Mes compositions me rapportent beaucoup et je puis dire que j'ai beaucoup plus de commandes que j'en puis faire. J'ai six ou sept éditeurs pour chacune de mes oeuvres, et j'en aurais beaucoup plus si je voulais. 6

Grâce aux concerts du vendredi matin chez Lichnowsky qui entretient son propre quatuor à cordes, Beethoven rencontre de nombreux musiciens qui s'intéressent à sa musique. Il bénéficie de conseils d’instrumentistes de premier plan comme le violoniste Ignaz Schuppanzigh ou le violoncelliste Antonín Kraft. Grâce à des souscriptions organisé par Lichnowsky, le compositeur publie ses trois premiers Trios pour piano, violon et violoncelle op.1, ainsi que ses trois premières Sonates pour piano op.2. Ludwig a toutes les raisons de s'installer définitivement à Vienne. En plus d’avoir perdu toute attache avec Bonn, il a noué des relations subtiles qui lui offrent une protection généreuse. Parmi ses soutiens, il faut compter Ferdinand von Lobkowitz, chez qui Beethoven donne son premier concert public le 29 mars 1795, ou encore Andreas Razumovsky, ambassadeur de Russie. Selon Tia DeNora : "durant les quatre premières années de Beethoven à Vienne, de novembre 1792 à 1796 (période qui le vit s'imposer comme pianiste-compositeur), son ascension se reflète dans le nombre croissant de ses mécènes et protecteurs. [...] Ni la popularité de Beethoven dans sa période médiane, ni sa reconnaissance finale comme le plus grand de tous les maîtres n'auraient pu avoir lieu si en ses débuts, dans les années 90 et aux débuts des années 1800, la société aristocratique ne l'avait pas placé sur un véritable piédestal7.

Beethoven dirigeant

Depuis 1795, les premières oeuvres qu’il publie circulent dans les cercles de connaisseurs et rencontrent du succès. Il ne délaisse pas moins sa carrière de pianiste. Sa carrière est lancé. En 1796, il effectue avec le prince une tournée de concerts où son jeu de pianiste fait sensation. Dresde, Leipzig ou encore Prague célèbre le virtuose mais quelques critiques voient d'un mauvais oeil le jeu passionné et la fougue incontrôlée du jeune homme. Ses nombreuses variations pour piano, ses sonates dont la pathétique op.13, ou encore ses premières mélodies (Adélaïde), impose progressivement sa stature de créateur de premier plan. En 1799, pas moins de cinq éditeurs diffusent sa musique ce qui lui donne pleinement satisfaction sur le plan socio-professionnel. Fin négociateur, Beethoven n'hésite pas à mettre les éditeurs en concurrence.

Mon art m'apporte amis et bonheur ; que puis-je désirer de plus ? [...] Et même je toucherai pas mal d'argent 8

Beethoven dirigeant une symphonieA côté d’une musique ambitieuse qui privilégie la musique de chambre, Beethoven ne délaisse pour autant pas la musique plus légère et populaire alors à la mode : contredanses, menuets, variations sur des airs populaires. En 1800, Beethoven a 30 ans, lorsque sa première symphonie obtient un succès mitigé. Sa musique est qualifié de complexe ; elle est non seulement difficile à exécuter, mais à comprendre. L’importance donnée aux vents, notamment aux cuivres, fait qu'on qualifie cette musique de militaire. Les orchestres, souvent de qualité médiocre, semblent confondre encore "exécution" et "interprétation". Ce climat de difficile communion entre le public et le compositeur rappelle le fossé qui séparait autrefois la grandeur de Mozart à la froideur des Viennois, souvent désorientés par tant de créativité. Beethoven a conscience du décalage et cultive cette musique élitiste. Toujours selon Tia DeNora, “ abstraction faite de ses oeuvres les plus légères et les plus populaires de ton, Beethoven ne se préoccupa que fort peu, durant ces années, de plaire à la classe moyenne. [...] Dans ces cercles, Beethoven était connu surtout comme musicien pour connaisseurs, sa réputation se fonda toujours davantage sur ce que ses contemporains finirent par appeler un "style d'écriture de haut niveau musical." 9. Les critiques l’affectent peu. Rien n'arrête sa productivité. A Wegeler il confie :

Je ne vis que dans mes notes, et une œuvre est à peine achevée que je commence la suivante, ainsi comme j'écris maintenant, je fais souvent trois ou quatre œuvres en même temps. 10

À partir de 1800, le prince Lichnowsky lui procure à une rente annuelle très confortable de 600 florins par an. De ce fait, Beethoven devient relativement indépendant. Cela l’encourage à poursuivre des buts esthétiques d'une plus grande ampleur. Mais cela n'empêche pas Beethoven de chercher un emploi stable à la cour impériale. Comme tous les compositeurs, il est à la recherche d'une situation stable qui pourrait le mettre à l'abri des besoins matériels. “Les sources du mécénat étaient ainsi passées pour Beethoven de la cour Electorale de Bonn à certains éléments de la noblesse viennoise. Il était devenu un compositeur et un virtuose “semi-féodal”, évoluant vers une relative autonomie. Certes, alors qu’il gagnait sa liberté personnelle, il se trouvait en contrepartie privé d’une partir de la sécurité dans laquelle trois générations de musiciens de sa famille avaient vécu.11

  • 1. WEGELER, Franz, Notices biographiques, p. 34.
  • 2. SOLOMON, Maynard, Ibid., p. 104.
  • 3. SCHINDLER, Anton, Ibid.
  • 4. SCHINDLER, Anton, Ibid., p.
  • 5. Lettre de Beethoven à Karl Amenda.
  • 6. Lettre de Beethoven à Franz Wegeler
  • 7. DeNora Tia, Ibid., p. 34.
  • 8. Lettre de Beethoven à Wegeler, 25 février 1800.
  • 9. Tia DeNora, Ibid., p. 33, 34.
  • 10. Lettre de Beethoven à Franz G. Wegeler.
  • 11. SOLOMON, Ibid., p. 106