L'héroïsme

Cathédrale saint Etienne de VienneFin octobre, début novembre 1802, Beethoven est de retour à Vienne. Remis de son épreuve, son humeur s'améliore nettement. Débordant d'énergie, il met en chantier de nombreuses compositions, dont l'Oratorio le Christ au Mont des Oliviers et révise son concerto pour piano n°3. Des projets plus ambitieux viennent conforter sa réputation de compositeur. Schikaneder, librettiste de la flûte enchantée et directeur du théâtre An der Wien, lui propose de composer un opéra. Beethoven accepte. Un appartement est mis à sa disposition au théâtre même. Ce défi de taille pour lui est un moment de vérité pour tout musicien. Mais peu de temps après, le projet semble abandonné puisque le compositeur quitte son logement.

De juin à octobre 1803, il termine sa symphonie n°3 op.55 "Héroïque", l'une des oeuvres majeures dont il sera longtemps le plus fier. Puissante et totalement maîtrisée, elle s'impose comme un tournant dans l'histoire de la symphonie. Jugée trop longue et complexe, le public ne suit pas. Malgré des critiques qu'il feint d'ignorer, Beethoven est en effervescence. Ses oeuvres ont du succès et lui rapportent de l'argent, chose rare pour un artiste de cette époque. Sa carrière d'interprète est donc délaissée. Selon Elisabeth Brisson, le compositeur focalise toute son attention sur Paris jusqu'en 1806. Dans le but probable d'un poste dans la capitale française, il multiplie la composition d'oeuvres audacieuses (dont l'Héroïque fait partie) comme la sonate pour violon et piano n°9 op.47 "Kreutzer" :

Comme Beethoven sait que l'enseignement du violon au Conservatoire de Paris est à la pointe de la modernité, il décide de publier très rapidement, dès la fin 1803, cette Sonate op.47 en choisissant subtilement le dédicataire : Rodolphe Kreutzer, violoniste, proche du Premier consul Bonaparte. Le choix de Kreutzer est donc directement lié à son projet parisien. 1

Theater an der WienEn 1804, le nouveau directeur du Théâtre An der Wien, Joseph Sonnleithner, lui propose un nouveau projet d’opéra. Le livret choisi, Léonore, est un texte du français Jean-Nicolas Bouilly traduit par Sonnleithner lui-même. L'oeuvre va naître dans un contexte difficile (occupation des troupes françaises à Vienne) et subir de nombreux remaniements. En novembre 1805, la première représentation de Léonore, devant un parquet d'officier français, est un véritable échec. Beethoven, poussé par le prince Lichnowsky, décide de revoir musique et livret avec son vieil ami Stephan von Breuning. Une nouvelle version est donc proposée l'année suivante : nouveau revers ! Le maître furieux rejette la faute sur les interprètes : " Je perds toute envie de composer encore, si c'est pour entendre mes oeuvres massacrées de la sorte !" Il retire la partition pour la seconde fois.

Entre temps, de 1804 à 1805, le compositeur reprend la musique de piano avec des oeuvres plus ambitieuses comme les sonates pour piano Waldstein et l'Appassionata. Beethoven, influencé par les progrès de la facture pour piano, renouvelle le genre qu'il destine désormais aux pianistes les plus accomplis. Contrairement aux apparences, la sonate pose des difficultés à Beethoven qui note dans son journal : "Dieu sait pourquoi ma musique pour clavier me fait toujours la plus mauvaise impression - particulièrement quand elle est mal jouée." 2

Joséphine Deym, née BrunsvikDurant cette période, il se rapproche de Joséphine Deym, veuve depuis janvier 1804 et qui se remet progressivement d’une dépression nerveuse. Le compositeur est presque quotidiennement chez Pepi, ainsi surnommée par ses soeurs Charlotte et Thérèse qui s’inquiètent de voir le compositeur si proche d’elle. Des lettres passionnées montrent un Beethoven entreprenant. S’il se montre engageant, Joséphine résiste à ses avances, probablement sous l’emprise sa famille. Bien qu’elle admire profondément le musicien, elle freine les ardeurs du compositeur qui commence à prendre de la distance dès l'été 1805.

En plus de ses difficultés amoureuses, Beethoven multiplie les différents avec son entourage. Le 25 mai 1806 son frère Kaspar Karl épouse Johanna Reiss enceinte de 3 mois. Le musicien, vivement  opposé à ce mariage, se brouille avec lui. En novembre de cette même année, une autre altercation éclate avec Karl Lichnowsky car le musicien refuse de jouer devant les hôtes français qui séjournent chez le prince. Si la rupture est de courte durée, les liens entre les deux hommes restent à jamais changés.

Malgré ses difficultés personnelles, les années 1805-1807 sont particulièrement fertiles, les chefs d'oeuvres s'enchaînent et ne se ressemblent pas. Les quatuors op.59 "Razumovsky" sont mis en chantier. Partitions difficiles, elles renouvellent le genre mais restent incomprises des interprètes et du public. Ses oeuvres orchestrales rencontrent plus de succès. La symphonie n°4 op.60, l'unique concerto pour violon op.61, l'ouverture de Coriolan op.62 voient le jour, suivie de la symphonie n°5 op.67 et de la symphonie n°6 op.68. Cette période très prolifique est probablement la période la plus féconde du compositeur qui rencontre de nombreux succès.

Le 20 décembre 1808, une partie de ces oeuvres sont données en concert au théâtre An der Wien. Le programme copieux laisse encore rêveur aujourd'hui : les symphonies n°5 et n°6, le concerto pour piano n°4 op.58, des extraits de la Messe en ut majeur op.86, une improvisation de Beethoven au piano, enfin une oeuvre spécialement composée pour l'événement, la Fantaisie chorale pour piano, chœurs et orchestre op.80. Mais la longueur du concert déroute les auditeurs et la critique est très sévère. Beethoven fébrile est plus qu'auparavant déçu par l'accueil qu'on lui fait. Il est tenté de quitter Vienne, ville qu’il déconseille d'ailleurs à son élève Ferdinand Ries pour faire carrière, lui suggérant de tenter sa chance à Paris.

Archiduc RodolpheL’occasion de quitter la capitale autrichienne se présente en janvier 1809, lorsque le Roi de Westphalie, Jérôme Bonaparte, lui propose un poste de Kapellmeister à Kassel. Alors qu'il est sur le point d'accepter, le prince Lobkowitz et l'Archiduc Rodolphe proposent en réaction un contrat annuel de 4000 florins afin que le compositeur reste à Vienne. De plus, il aura  à disposition une fois par an le Theater An der Wien. Beethoven, fin négociateur, signe un contrat le 1er mars 1809 et s’assure d’une protection généreuse. A l’occasion, il renforce ses liens avec Rodolphe, plus jeune fils de Leopold II et frère de l'Empereur Franz. Rodolphe, bon pianiste et compositeur assez doué, est depuis 1803 l'élève de Beethoven. C’est désormais un ami et mécène, et ce, jusqu'à sa mort.

Pendant ce temps, une nouvelle guerre éclate entre la France et L'Autriche en avril 1809. La défaite est cuisante pour les autrichiens. Les français, qui s'étaient auparavant retirés sans violence lors d'un précédent conflit, bombardent Vienne sans retenue. La capitale est assiégée seulement deux mois, mais les dégâts sont conséquents. Beethoven se réfugie dans la cave de son frère Karl, serrant des coussins contre ses oreilles pour tenter de sauver le reste de ses facultés auditives. Malgré les difficultés de la vie quotidienne sous l'occupation, Beethoven compose de nouveaux chefs-d'œuvre tels le concerto pour piano n°5 op.73, le quatuor op.74 ou encore les trois sonates op.78, op.79 et op.81. Pendant ce temps, Joseph Haydn s'éteint à l'âge de soixante-dix-sept ans. Beethoven a depuis longtemps oublié leur différent ; d'ailleurs, après l'exécution de la Création de Haydn en 1808, il n'hésite pas à s'agenouiller pour baiser la main de son vieux maître.

  • 1. BRISSON, Elisabeth, Ibid., p.
  • 2. BEETHOVEN, journal intime.