Les désillusions

Depuis quelques années, Beethoven fréquente la jeune Thérèse, fille du docteur Malfatti, médecin du compositeur depuis 1809. Au fil du temps, le musicien tombe probablement amoureux et la passion qui l'anime le pousse à faire une demande en mariage vers mai 1810. Il soigne sa tenue, semble d'humeur légère et joue les séducteurs :

Que vous êtes heureuse d'avoir pu si tôt partir pour la campagne. Ce n'est que le 8 que je pourrai jouir de cette félicité. Je m'en réjouis comme un enfant. Quel plaisir alors de pouvoir errer dans les bois, les forêts, parmi les arbres, les herbes, les rochers. Personne ne saurait aimer la campagne comme moi. Les forêts, les arbres, les rochers nous rendent en effet l'écho désiré. 1

Beethoven entame même des démarches administratives et demande à son ami Wegeler de lui procurer un extrait d'acte de naissance :

Il paraît avéré que Beethoven n'a eu qu'une fois dans sa vie la pensée de se marier, bien qu'il ait été souvent amoureux, ainsi que je l'ai dit. Beaucoup de lecteurs auront été, comme moi, frappés de l'insistance avec laquelle Beethoven, par sa lettre du 10 mai 1810, me demande de lui procurer son acte de baptême.[...] Je trouvai l'explication de cette énigme dans une lettre qui me fut écrite trois mois plus tard par mon beau-frère Stephan von Breuning. Il y est dit : "Beethoven me dit au moins une fois par semaine qu'il veut t'écrire; mais je crois que son projet de mariage a échoué : aussi ne se sent-il plus d'inclination à te remercier du soin que tu as pris de son acte de baptême." D'après cela, on voit que Beethoven, à trente neuf ans, n'avait pas encore renoncé au mariage. 2

Malheureusement, la bien-aimée refuse, probablement par manque de sentiments réciproque, situation aggravée par l'opposition des parents. Le compositeur est-il marqué par ce nouvel échec ? Vraisemblablement, d'autant qu'il n'avait pas envisagé de se marier depuis 1790. Comme toujours, ses relations avec les femmes restent compliquées. Beethoven souffre de ses échecs successifs alors que son engagement semble sincère. Reste que ses amours furent pour la plupart de courtes durées. Selon son ami Wegeler :

A Vienne, aussi longtemps du moins que j'ai vécu, Beethoven était toujours en liaisons amoureuses, et avait pendant ce temps fait des conquêtes qui auraient été fort difficiles, sinon impossibles à plus d'un Adonis. Un homme peut-il, sans avoir connu l'amour dans ses plus intimes mystères, avoir composé Adélaïde, Fidelio et tant d'autres ouvrages ? 3

Goethe et BeethovenRésigné, Beethoven se referme le temps d'apaiser ses douleurs. Mais le destin lui fait rencontrer à la même période Bettina Brentano, une jeune femme de 25 ans. Par l'intermédiaire de son frère le poète Clemens Brentano et de sa femme Antonie (couple que Beethoven avait rencontré peu auparavant), Bettina rend visite au musicien. Femme cultivée et aimant les arts, elle est intime de Johann Wolfgang Goethe depuis 1807, avec qui elle entretient une étroite correspondance. Beethoven qui a une profonde admiration pour le poète favorise cette nouvelle amitié. En 1811, il envoie au poète une lettre en y joignant une copie de la musique d'Egmont achevé l'an passé : « [Votre] magnifique Egmont, que j'ai repensé à travers vous, profondément éprouvé et mis en musique, ayant pris feu à son sujet aussitôt que je l'ai lu !... » 4

Bettina Brentano va permettre l'unique rencontre entre les deux hommes à Teplitz en juillet 1812. Le 19 juillet, Goethe vient à la rencontre du musicien. Le jour même, il fait part à sa femme de son impression : "Je n'ai jamais rencontré artiste si visionnaire, si plein d'énergie, si passionné " . Le lendemain, les deux artistes se promènent ensemble. Plus tard dans la semaine, Beethoven lui joue du piano. Les deux hommes se fréquentent une semaine entière. Si les relations paraissent cordiales, ils semblent ne pas se comprendre. Pour Beethoven :

L'air de la cour plaît trop à Goethe. Plus qu'il ne convient à un poète. Ne parlons plus des ridicules virtuoses d'ici, si les poètes, qui devraient se faire les premiers éducateurs d'une nation peuvent oublier tout le reste pour cette chimère. 5

Goethe, probablement troublé, se montre contradictoire dans ses impressions. Le 2 septembre, il écrit à son ami et conseiller musical Zelter :

Son talent m'a confondu; mais malheureusement c'est quelqu'un d'intraitable, ce qui justifie d'ailleurs qu'il trouve le monde abominable; mais le résultat, bien entendu, c'est qu'il ne rend pas la vie plus plaisante, ni à lui-même ni aux autres. On doit lui pardonner beaucoup, et aussi compatir, à cause de sa surdité. 6

lettre à l'immortelle bien-aimée, manuscritDurant ce même séjour à Teplitz, Beethoven rédige trois lettres datées des 6 et 7 juillet 1812. Tout comme le Testament d'Heiligenstadt, cette lettre ne sera jamais envoyée. Tout aussi énigmatique, elle ne porte ni adresse, ni aucune indication du lieu où elle était écrite. Ce document demeure toujours pour les historiens un secret bien gardé du compositeur. Certains spécialistes suggèrent Joséphine von Brunsvik, pendant que d'autres sont certains d’identifier Antonie Brentano, femme de Franz Brentano, demi-frère de Bettina.

Le 26 juillet, le compositeur se rend à Karlsbad. Il revoit une dernière fois Goethe le 8 septembre. A son retour, Beethoven passe par Linz pour rendre visite à son frère Nikolaus, devenu pharmacien, et tente de le dissuader d'épouser Thérèse Obermayer. A la suite du refus de son frère de renoncer au mariage, Ludwig, va jusqu'à convoquer les autorités civiles pour que la bien-aimée soit expulsée. Rien y fait, et Nikolaus épouse Thérèse le 8 novembre 1812. Fou de rage, le musicien rentre à Vienne.

Durant l'année 1813, il confie régulièrement son mal-être à ses correspondants.  A nouveau en proie au désespoir, se sentant impuissant et au bord de la dépression, Beethoven songe de nouveau au suicide. Son moral est au plus bas. Selon Solomon, "vers le milieu de 1813, il tombe dans un tel état de délabrement mental et physique que sa production mentale s’en ressent gravement." 7

  • 1. Lettre de Beethoven à Thérèse Malfatti, Vienne, mai 1810
  • 2. WEGELER, Franz, Notices biographiques.
  • 3. WEGELER, Franz, Notices biographiques, p.63
  • 4. Lettre de Beethoven à Johann Wolfgang Goethe.
  • 5. Lettre de Beethoven à son éditeur Breitkopf et Härtel, 9 août 1812.
  • 6. Lettre de Goethe à Carl Friedrich Zelter
  • 7. SOLOMON, Maynard, Ibid., p.