La mort du héros

Beethoven écrit les derniers quatuors au milieu d'une santé défaillante. Désormais célèbre dans toute l'Europe, il prend soin de négocier la publication de ses œuvre l'étranger. A Londres, c’est par l'intermédiaire de son ancien élève et ami Ferdinand Ries qu’il peut publier ses oeuvres.

Si le compositeur dit vivre misérablement, il a amassé une grande fortune dans les actions financières. Beethoven vieillit et s'affaiblit ; il se néglige de plus en plus et offusque les passants par son allure débraillée.  Il est pourtant entouré d'une cour d'élèves, d'admirateurs et d’amis fidèles toujours prêts à le flatter, au risque de l’irriter. Gerhard von Breuning, fils de son ami Stephan, raconte:

L'apparence extérieure de Beethoven, du fait de sa singulière négligence en matière vestimentaire, attirait les regards quand il marchait dans la rue. Généralement perdu dans ses pensées et fredonnant entre ses dents, il agitait souvent les bras quand il était seul. En compagnie, son discours était animé et sonore, et, comme son interlocuteur devait écrire sa réponse dans le cahier de conversation, il en résultait une halte abrupte. Il s'ensuivit que la plupart des passants se retournaient contre lui ; les garnements des rues le moquaient en lui lançant des quolibets. C'est la raison pour laquelle son neveu Karl refusa de sortir avec lui et lui dit un jour carrément qu'il avait honte de l'accompagner en ville à cause de sa "dégaine ridicule"; ce qui, nous confia-t-il, l'avait terriblement offensé et blessé. Pour ma part j'étais fier d'être vu en compagnie d'un homme de cette stature…

Beethoven connaît quelques mésaventures humiliantes. Pris pour un vagabond, il est arrêté par la police. Il n'est pas difficile d'imaginer sa réaction. Pendant cette période, il essaye de prendre de plus en plus le contrôle sur la vie privée de son neveu. Beethoven lui demande des comptes sur ses activités quotidiennes et charge en parallèle son ami et nouveau secrétaire Karl Holz de l’espionner. Le caractère possessif et l’excentricité du musicien pousse finalement Karl van Beethoven à faire une tentative de suicide sur les ruines du château de Rauhenstein, le 8 août 1826, où Ludwig van Beethoven aime se promener. Le jeune homme se rate et se blesse. Quelques heures plus tard, il est retrouvé par un charretier. A sa demande, il est conduit chez sa mère dans l'Adlergasse. Karl subit de longs mois de traitements. Son oncle l’emmène chez Johann van Beethoven à Gneixendorf dans la région de Krems-sur-le-Danube. C'est ici qu'il sa dernière œuvre, un joyeux allegro qui remplace la Grande fugue comme finale du quatuor n°13 op.130.

Le 1er décembre 1826, Beethoven et Karl retournent à Vienne. Le voyage s’avère catastrophique pour le compositeur, qui porte des vêtements d'été et passe la nuit dans une auberge glaciale. Vers minuit, il souffre d'un refroidissement fébrile et commence à tousser sec. Il boit de grandes quantités d'eau glacée qui ne font qu'aggraver son état. Au chevet de son oncle, Karl se soucie de celui qu'il considère comme son père, oubliant les querelles du passé. Ainsi écrit-il le 13 janvier : “mon cher père [...] je suis content et regrette seulement d'être si loin de toi”.  

Grâce à l'attention du Dr Wawruch, il est remis sur pied après quelques jours après et finit par rentrer à Vienne. Grâce à Stephan von Breuning, conseiller au ministère de la guerre, le neveu du compositeur, qui voulait être soldat, obtient un poste dans l'armée. Karl quitte son oncle définitivement en janvier 1827. Il rejoint l'armée en tant que cadet dans le 8e régiment d'infanterie "Erzherzog Ludwig" à Iglau, situé à 150 km de Vienne. Beethoven travaille encore sur une nouvelle symphonie, mais sa santé se dégrade progressivement. Diverses opérations pour le soigner s'avèrent des échecs. Il reçoit certaines consolations, comme un don de 100 livres de la part de la société philharmonique de Londres, puis reçoit la nouvelle édition, en quarante volumes, des œuvres de Haendel de la part de Johann Stumpff, harpiste installé à Londres.  Sa dernière lettre est adressée à son ami Ignaz Moscheles, pianiste et compositeur, promoteur de sa musique à Londres.

Ludwig van Beethoven s'éteint le 26 mars 1827. Le compositeur Anselm Hüttenbrenner témoigne à son chevet :

Après cinq heures, il y eut soudain un éclair et un claquement de foudre terrifiant, et la chambre du mourant s'illumina... Après cette étonnante manifestation naturelle, qui me fit un choc incroyable, Beethoven ouvrit les yeux, leva la main droite et porta quelques secondes son regard au loin, le poing fermé, avec dans les yeux une expression très grave, terrifiante... Comme il laissait sa main retomber sur le lit, ses yeux se fermèrent à demi. De la main droite, je lui soutenais la tête, et ma main gauche reposait sur sa poitrine. Plus de souffle, plus de battement de cœur.

Trois jours après sa mort, le 29 mars, les funérailles ont eu lieu. La célébration a lieu dans l'église de la Sainte Trinité, à quelques pâtés de maisons de la maison de Beethoven. On y interprète le Requiem en ré mineur de Mozart. Parmi les porteurs de cierges, on compte Czerny, Schuppanzigh, Grillparzer et Franz Schubert. Aux grilles du cimetière, l'acteur Heinrich Anschütz, un des derniers amis de Beethoven lit l'oraison funèbre écrite par Franz Grillparzer :

Nous qui nous tenons là autour de la tombe de celui qui n'est plus, nous sommes en quelque sorte les représentants d'une nation, le peuple allemand tout entier ; quelques-uns réunis pour pleurer la fin d'une part glorieuse de ce qui nous restait encore de l'éclat évanoui de fart de notre terre natale, de l'efflorescence spirituelle de la mère patrie. Le héros de la poésie allemande Goethe vit encore, puisse-t-il vivre longtemps. Mais le dernier maître des sons et de la mélodie, le médium inspire à travers qui parlait la musique, l'homme qui hérita de la renommée immortelle de Haendel, de Bach, de Haydn, de Mozart et les porta à leur plus haut degré, celui-la n'est plus ; et nous voici pleurant sur les cordes brisées d'un instrument qui s'est tu... Un instrument désormais silencieux. Qu'il me soit permis de le désigner ainsi! Car c'était un artiste, et ce qu'il était, il ne l'était que par son art. Les épines de la vie l’ont écorché jusqu'au sang, et comme le marin naufragé s'évertue à gagner le rivage salvateur, il a volé dans tes bras, ô musique, sœur merveilleuse du bien et du vrai, consolatrice des affligés, art qui vient de tout la-haut ! ... C'était un artiste, et qui oserait se mesurer à lui ? ... Il a tout traversé, il a tout embrassé. Celui qui met ses pas dans les siens ne peut plus poursuivre ; il doit recommencer du début, car là où son prédécesseur s'est arrêté, l'art lui-même s'arrête... C'était un artiste, mais un homme aussi, un homme à tous les sens du mot, à son sens le plus noble parce qu'il s'est détourné du monde, on 1'a déclare hostile, et sans cœur parce qu'il était pudique. Ô, celui qui se sait endurci ne fuit pas ! ...11 s'est détourné de ses semblables parce qu'il avait tout donné sans rien recevoir en retour... Mais dans la mort, il a gardé pour tous les hommes un cœur compatissant, le cœur d'un père pour les siens, et les siens, c'est l'humanité tout entière. Ainsi il a vécu, ainsi il est mort, ainsi il vivra à jamais !