La crise de Heiligenstadt

Beethoven vers 1802Beethoven est désormais bien établi à Vienne. Il s'étonne de son succès, confiant même à Nikolaus Zmeskall : “Parfois je pense devenir fou devant ma gloire imméritée, la chance me poursuit et j'ai déjà peur pour cette raison d'un nouveau malheur.” 1 Le compositeur ressent-il à ce moment les premiers troubles auditifs qui ne feront qu’empirer ?

Alors que sur le plan professionnel tout lui sourit, l’improbable est en train de se produire : l’audition du musicien commence à faiblir. En 1801, Beethoven confie à Franz Wegeler puis à Karl Amenda les premiers symptômes de sa surdité :

Ces trois dernières années, mes facultés auditives n'ont cessé de s'affaiblir. L'origine du problème, à ce qu'il paraît, c'est l'état de mon abdomen, qui comme tu le sais a toujours été catastrophique, même avant mon départ de Bonn, et n'a fait qu'empirer depuis que je suis à Vienne.[...] Pour te donner une idée de cette étrange forme de surdité, je te dirai qu'au théâtre je dois me tenir tout près de l'orchestre pour comprendre ce que dit l'acteur. Le sons des instruments, des voix, dès que je suis un peu éloigné, je ne les entends plus. En parlant, chose étonnante, il y a des gens qui ne s'en aperçoivent pas, comme la plupart du temps j'étais distrait, on me tient pour tel. Parfois aussi, quand celui qui parle s'exprime à voix basse, j'entends bien les sons mais non les paroles, et pourtant je ne peux supporter qu'une personne crie. 2

Beethoven en promenadePendant quelques temps, les symptômes semblent diminuer et l'anxiété de Beethoven avec. Mais la perspective de perdre ce sens si précieux nourrit ses inquiétudes; désemparé, il supplie ses correspondants de garder secrète la confidence : “Je t'en prie, ne parle à personne de mon état, même pas à Lorchen, c'est un secret que je te confie.”  3Cette découverte est dramatique pour Beethoven ; elle le serait d'ailleurs pour n'importe quel autre musicien.

J'ose dire que je passe ma vie bien bien misérablement. Depuis deux ans j'évite presque toutes les sociétés, parce qu'il est impossible de dire aux gens : je suis sourd. Si mon art n'était pas la musique, cela irait encore; mais, dans mon art, c'est un supplice atroce. Que diraient mes ennemis dont le nombre n’est pas petit ! 4

Dissimulant comme il peut cet handicap dont il a vraisemblablement honte, Beethoven fuit progressivement la conversation et s'adosse la réputation d'un être associable. Les médecins s'efforcent de lui trouver des traitements comme des bains d'eaux tièdes du Danube, des morceaux d'écorces placés sous les bras... Le musicien s’essaye à tout remède sans succès. Un bourdonnement persistant et des acouphènes hantent ses jours et nuits.

Vue d'Heiligenstadt

En 1802, il contracte une sévère maladie. Le musicien est pris en charge par le docteur Schmidt qui lui recommande le repos à la campagne. A l’instar de nombreux viennois qui passent traditionnellement leur été aux environs de Vienne, Beethoven prend la route de Heiligenstadt au nord de la capitale, espérant y trouver le calme nécessaire. Durant son séjour, fortement abattu par son ouïe défaillante et très certainement par ses échecs amoureux, il songe au suicide ; un document poignant connu sous le nom de Testament d'Heiligenstadt et découvert après sa mort, détaille l'état de détresse dans lequel le musicien se trouve. S'agit-il réellement d’un testament, une lettre qu'on laisse avant un suicide, un appel au secours ? Ce document imprégné de références littéraires s’apparente parfois à un discours mis en scène que Beethoven souhaite adresser à la postérité. Testament d'Heiligenstadt, manuscritPlusieurs hypothèses ont été proposées pour comprendre l’intention véritable de ce texte énigmatique. La surdité qui s'installe est au coeur du conflit. Selon Maynard Solomon :

Le ton ému du testament, la confession la plus impressionnante de la vie de Beethoven, est étrangement disparate ; il fait alterner les expressions touchantes du désespoir devant les progrès de la surdité et les formulations guidées, voire littéraire soulignant sa confiance dans la vertu.[...] Il a probablement écrit ce testament alors que les passions qui en étaient à l'origine avaient commencé à s'apaiser. Cependant, en dépit des retouches auxquelles il s'est apparemment livré ses passions sous-jacentes demeurent perceptibles. 5

Destiné à ses frères, il est certain qu'ils ne l'ont jamais eu sous les yeux du vivant de leur aîné. Après plusieurs jours de désespoir, en proie au doute et à la mélancolie, l’état de santé du compositeur finit par s’améliorer. Son travail l’aide très certainement à surmonter ses tourments. Beethoven parvient à mettre un point final à sa symphonie n°2 qui ne laisse rien transparaître de la crise qui vient d'avoir lieu. Brillante, positive et enjouée, elle contraste avec le climat du testament qui paraît bien loin. L'état d'esprit positif du musicien s'accorde avec un changement esthétique notable inauguré par les sonates op.31 et la symphonie n°3 alors en gestation. Les mots adressés un an auparavant à Wegeler vont prendre désormais tout leur sens : "Je prendrai le destin à la gorge. Il ne me fera pas plier, il n'aura pas raison de moi" 6.

  • 1. Lettre de Beethoven à Nikolaus Zmeskall
  • 2. Lettre de Beethoven à Franz Wegeler du 29 juin 1801.
  • 3. Egalement à Karl Amenda : “l'histoire de mon ouïe, je te prie de la garder comme un grand secret et de ne l'a confié à personne”, lettre du 1er juillet 1801.
  • 4. BEETHOVEN, lettre à Wegeler du 29 juin 1801.
  • 5. SOLOMON, Maynard, Ibid., p.173.
  • 6. Lettre de Beethoven à Franz G. Wegeler, 16 novembre 1801.