L'élève de Haydn

Derrière le pianiste talentueux, c'est le compositeur qui souhaite se faire un nom. Officiellement, Beethoven est l'élève de Haydn. Beaucoup de commentaires souvent fantasmagoriques ont été faits sur la relation entre les deux grands maîtres. On présente exagérément leurs tempéraments respectifs comme incompatibles tant les désaccords sont nombreux.

D’un côté, Haydn s’irrite devant l’indiscipline du “Grand Mogol”, surnom qu'il prête à son élève rebelle. De l’autre, Beethoven souhaite affirmer son indépendance et se distinguer du maître. Il se raconte que le jeune musicien prend secrètement des leçons auprès du théoricien Johann Schenk, qui se vante maladroitement d’être son véritable mentor. Dans tous les cas, Ludwig ne veut pas être perçu comme un simple disciple de Haydn. D’ailleurs celui-ci paraît bien trop absorbé par ses activités pour donner un enseignement approfondi à Beethoven. Pour le musicologue Gustav Nottenbohm, le maître s'est montré "inconséquent, négligent et hâtif". Jugement sévère qui se réfère aux 42 exercices corrigés seulement (bien qu'incomplètement) sur 245 réalisés par Beethoven. L'enseignement oral du maître est très certainement d'un plus grand enrichissement pour Ludwig. L'étude des oeuvres de Haydn par son élève reste probablement sa meilleure formation. Selon Marc Vignal :

Les difficultés que rencontrèrent Haydn et Beethoven dans leur relations personnelles, et qui d'ailleurs se manifestèrent moins à l'époque des leçons qu'ultérieurement, vers 1800 surtout, provinrent notamment du fait que le premier apprit du second non trop peu, mais plutôt trop, plus qu'en tout cas qu'il ne voulait et pouvait le reconnaître. 1

Haydn a bien remarqué le talent unique de cet indiscipliné. Tentant tant bien que mal à canaliser la fougue du jeune compositeur, il reconnaît en lui un futur talent de premier plan et estime qu'il est "appelé à devenir un jour l'un des premiers compositeurs européens" 2:

Vous avez beaucoup de talent et vous en acquerrez encore plus, énormément plus. Vous avez une abondance inépuisable d’inspiration, vous aurez des pensées que personne n’a encore eues, vous ne sacrifierez jamais votre pensée à une règle tyrannique, mais vous sacrifierez les règles à vos fantaisies ; car vous me faites l’impression d’un homme qui a plusieurs têtes, plusieurs cœurs, plusieurs âmes. 3

Par la suite, l'élève minimise l'influence du maître, allant jusqu'à le suspecter de jalousie. Pourtant, loin de se vouloir un élève réfractaire, Ludwig insiste pour maîtriser l’écriture contrapuntique. C'est probablement pour cette raison qu'à partir de janvier 1794, pendant le second séjour de Haydn à Londres, il est confié au grand pédagogue Johann Georg Albrechtsberger. Beethoven poursuit l'étude classique du contrepoint trois fois par semaine et commence l'étude de la fugue. Si l'enthousiasme est certain durant les premières leçons, la lassitude se fait sentir par la suite. Il profite également de l'enseignement d'Emmanuel Aloys Förster, et s'adresse à Antonio Salieri quelques années plus tard pour les aspects vocaux. Lorsque Haydn rentre de Londres, la collaboration entre le maître et l'élève cesse, mais les deux musiciens, oubliant leur rancoeur, continuent à entretenir des rapports cordiaux. Albrechtsberger, Salieri ou Haydn portent finalement un jugement similaire sur le jeune musicien, qui d'une manière générale semble avoir du mal à reconnaître ses dettes envers ses professeurs. Selon Ries :

Tous les trois estimaient beaucoup Beethoven mais était du même avis sur son instruction. Ils disaient que Beethoven avait toujours été si opiniâtre et si indicible qu'il avait dû apprendre lui-même, par une dure expérience, ce qu'auparavant il n'aurait jamais voulu accepter comme objet d'une leçon. Albrechtsberger et Salieri étaient particulièrement de cet avis. 4

Si Beethoven continue de toucher ses appointements comme vice organiste de la cour de l'Électeur, le départ de l'électeur Maximilien, à la suite de l'occupation de la Rhénanie par les troupes françaises en 1794, met un terme à son contrat. Le compositeur n’a donc officiellement plus d’employeur, par conséquent plus de soutien financier. Le musicien doit subvenir lui-même à ses besoins et payer chaque leçon de sa poche. Il doit désormais trouver d’autres sources de financement. Comme ses frères ne vont pas tarder à le rejoindre, la rupture avec Bonn paraît définitive. Même s'il en exprimera plusieurs fois l’envie, jamais le compositeur ne remettra les pieds dans sa ville natale.

  • 1. VIGNAL, Marc, Beethoven et Vienne, Fayard, 2004, p. 20.
  • 2. Lettre de Haydn au prince électeur de Cologne, 23 novembre 1793.
  • 3. Extrait d’une conversation de Haydn avec Beethoven rapportée par le flûtiste Louis Drouet in J. et B. Massin, Ibid., p. 45
  • 4. RIES, Ferdinand, Ibid., p. 115.