L'éclosion d'un artiste

Christian NeefeEn 1779, le compositeur Christian Gottlob Neefe s'installe à Bonn pour occuper la charge d'organiste. Cet homme éclairé, qui a quitté le droit pour se consacrer exclusivement à la musique, prend en charge l'éducation du jeune Beethoven. Ludwig travaille l'orgue et le piano et se concentre essentiellement sur le clavier bien tempéré de JS Bach. Il étudie également des oeuvres de Carl Philippe Emmanuel Bach dont le traité « Essai sur la véritable manière de jouer les instruments à clavier » qui reste une référence majeure au XVIIIe siècle. Sous la tutelle de son maître, il travaille sérieusement la composition : Neuf variations sur une marche de Dressler et Trois sonatines dites « à l’Électeur» inaugurent sa production musicale. Selon Anton Schindler, l'un des premiers biographes du compositeur :

Il n'avait encore que douze ans, lorsqu'il lit ses premiers essais de composition que Neefe n'approuva point alors et pour lesquels il se montra sévère. 1

Cependant, le maître sait encourager son élève et n'a aucune inquiétude sur l'avenir musical du jeune Ludwig. En tant que correspondant musical de la revue musicale de Cramer à Hambourg, il fait éloge de son protégé:

Louis van Beethoven, âgé de 11 ans, fils du ténor de la chapelle, est un talent de la plus grande espérance. Il joue bien du piano et avec beaucoup d'énergie, déchiffre à merveille, et, pour ainsi dire, il exécute en grande partie le Clavecin bien tempéré de J.S. Bach, que M. Neefe lui a donné. Ceux qui connaissent le célèbre recueil des préludes et fugues dans tous les tons (qu'on peut appeler le nec plus ultra de la musique), savent ce que cela veut dire. M. Neefe, autant que ses occupations le lui permettent, enseigne les éléments d'harmonie et de composition au jeune homme. Pour l'encourager, il a fait graver à Mannheim neuf variations de lui sur une marche. Il est à désirer que ce jeune homme, d'un génie incontestable, soit soutenu, et qu'il puisse voyager. Il sera certainement un second W.A. Mozart s'il continue comme il a commencé. 2

Lorsque Beethoven sera installé à Vienne, il ne manquera pas de remercier chaleureusement son maître. Plus qu'un maître de musique, Neefe, homme passionné, favorable aux idées des lumières, reste un véritable directeur de conscience.

Je vous remercie pour vos conseils; ils m'ont soutenu bien souvent dans mes progrès en mon art divin. Si je deviens un jour un grand homme, vous y aurez participé; cela vous réjouira d'autant plus que vous pouvez en être persuadé. 3

Silhouette de Beethoven à l'âge de 16 ansAvec ses dons qui s'épanouissent, Beethoven sort progressivement de son isolement. En 1782, il fait la rencontre de Franz Gerhard Wegeler de cinq ans son aîné. Élève brillant, il est un soutien de poids pour Beethoven et lui permet de nombreuses rencontres dans l’élite aristocratique. L'amitié entre les deux hommes ne cessera jamais. Futur médecin et mari d'Eléonore von Breuning, c'est à lui que Beethoven confie ses premiers troubles de l'audition. Wegeler, rare personne que Beethoven tutoyait, deviendra l'un des premiers biographes du musicien. L'enfant trouve également réjouissance auprès de la famille von Breuning, rencontrée par l'intermédiaire de Wegeler. La mère, veuve du conseiller aulique électoral de Breuning (mort dans un incendie), élève seule ses trois garçons et sa fille 4 (Christophe, Stephan, Eleonore et Lenz). Ludwig, donne des leçons de piano aux deux plus jeunes. Stephan devient l'un de ses plus fidèles amis jusqu'à sa mort (malgré de longues brouilles entre les deux hommes). Pleinement intégré dans le cercle familial, traité comme un enfant de la maison, il passe de longues heures dans un foyer vivant et chaleureux où il s'éveille à la littérature allemande. Les liens créés chez les Breuning restent indéfectibles et contribuent au développement culturel du jeune homme.

Il régnait dans cette maison, avec toute la vivacité de la jeunesse, un ton de bonne éducation sans roideur. Christophe von Breuning s'essaya de bonne heure à des petites poésies; Stephan l'imita beaucoup plus tard, mais non sans succès. Les amis de la maison se distinguaient par une conversation qui unissait l'utile à l'agréable. Ajoutons à cela que, dans cet intérieur, il régnait aussi une certaine aisance, surtout avant la guerre ; on comprendra facilement que Beethoven y ait ressenti les premières et joyeuses expansions de la jeunesse. 5

Après avoir été nommé en 1782 organiste adjoint de la cour et claveciniste de l'orchestre en 1783, Beethoven est officiellement engagé deux ans plus tard comme organiste suppléant de la cour, conjointement à Neefe, avec de bons appointements (150 florins, dont il avait fait lui même la demande auprès l'Électeur). Désormais musicien professionnel comme son père, Beethoven peut aider financièrement ses parents. Ludwig est apprécié de Maximilian-Franz, dernier fils de l'Impératrice Marie-Thérèse, qui affectionne particulièrement la musique. Il a d'ailleurs fréquenté Mozart à Vienne, lui ayant même proposé de travailler pour lui une fois à Bonn. Dans l'état administratif des musiciens qu'il fait réalisé, on peut y lire :

N°8. Johann Betthoven a une voix qui se perd tout à fait, est depuis longtemps en service, très pauvre, d'une conduite passable et marié.

N°14. Ludwig Betthoven, un fils de Betthoven sub n°8, n'a aucun traitement, mais a servi deux ans et a tenu l'orgue pendant l'absence du Kappelmeister Luchesy. Il est de bonne capacité, encore jeune, de bonne discrète conduite, et pauvre. 6

Durant cette période, Neefe guide le jeune musicien en lui prodiguant vraisemblablement de nombreux conseils avisés pour réussir sa carrière professionnelle. Il l'aide à publier ses premières oeuvres, dont les Neuf variations Dressler WoO 63, les trois sonatines pour clavier WoO 47 ainsi que quelques lieder. Sympathisant de la révolution française, Franc-maçon illuminé, Neefe transmet à son élève un certain idéal artistique hérité des Lumières. Selon Maynard Salomon, "sa conduite de vie fut déterminé par la recherche d'une perfection morale et d'une sublimation des désirs sensuels. Beethoven trouve en Neefe un esprit semblable au sien et un guide moral" 7. A Bonn, Beethoven commence à attiser la curiosité d'un large public grâce à ses talents de pianiste. Il donne de nombreux concerts privés et bénéficie probablement en échange de nombreuses gratifications. Son talent est désormais reconnu.

  • 1. SCHINDLER, Anton, Histoire de la vie et de l'oeuvre de Ludwig van Beethoven, traduis par Albert Sowinski. Les récits de Schindler, connu pour avoir salsifié de nombreux documents, doivent être pris avec réserves.
  • 2. CRAMER, C.F. , Gazette musical de Hambourg.
  • 3. Lettre de Beethoven à Christian Neefe, 1793.
  • 4. Idylle probable du jeune Beethoven.
  • 5. WEGELER, Franz, Ibid., p. 22.
  • 6. MASSIN, Jean et Brigitte, Beethoven, Fayard, 1967, p. 22.
  • 7. SOLOMON, Maynard, Ibid., p. 55