Guerre et paix

La BérézinaEn Europe, la victoire change de camp. La défaite de la Grande armée en Russie (novembre 1812) inaugure la fin de l'hégémonie française. L'armée Napoléonienne subit d'immenses pertes et les défaites s'accumulent : Wellington remporte la bataille de Vittoria (Espagne) en juin 1813. La nouvelle du triomphe est accueillie à Vienne dans le délire. Beethoven, pris dans l'enthousiasme, compose pour l'occasion La victoire de Wellington op.91, commandée par Johann Nepomuk Mælzel (l’inventeur du métronome). La première représentation publique a lieu en décembre 1813 et reste l'un des plus gros succès de sa carrière. Cette œuvre méconnue aujourd'hui le place au sommet de sa gloire. Dès lors, les commandes affluent pour célébrer chacune des défaites de Napoléon. Ces succès ravivent quelques temps les ardeurs de Beethoven.

Le Congrès de VienneLe congrès de Vienne de 1814-1815 qui attire quelques 10 000 visiteurs connaît une véritable ambiance de carnaval. Les représentants de toutes les puissances victorieuses se réunissent pour statuer des nouvelles frontières de l'Europe. Le prince Klemens von Metternich, Ministre autrichien des affaires étrangères, devient le chef de file du nouveau conservatisme. Son appel aux leaders européens à coopérer dans la lutte contre la démocratisation et le libéralisme est largement entendu. Le démocrate et libéral Beethoven devient le héros du moment. Il multiplie les musiques de circonstances (Jour de fête op.115, Mer Calme et heureux voyage op.112) tout en participant à de nombreux concerts. Le musicien semble plus que jamais en accord avec son public et des clameurs d'approbation permanentes se font entendre. Dans la foulée, sa septième et sa huitième symphonie sont acclamées, il se laisse même convaincre de remanier Leonore. L'oeuvre aura un nouveau titre (donné à contre-cœur): Fidelio. Cette fois-ci, l'opéra est un triomphe, ce qui fait dire à son auteur : “il est certain qu'on écrit mieux pour le public, et il est certain qu'on écrit plus vite".

Mais derrière ses succès, Beethoven s’isole. Depuis quelque temps, le compositeur, qui semble mal remis de ses échecs amoureux, se mure progressivement dans le silence. Les oeuvres se font de plus en plus rares. Après l'enthousiasme du Congrès, l'atmosphère devient pesante. L'Autriche connaît après la guerre la dépression économique et morale, l'argent se fait rare, certains amis aristocrates de Beethoven sont très vite touchés, ce qui altère les finances du compositeur. Deux des principaux mécènes de Ludwig meurent dont le prince Lichnowsky en 1814. Beethoven, qui jusqu’alors avait loisir de composer sans se soucier des rentrées d’argent, connaît des difficultés de trésorerie qui s'accentuent dans les années à venir. En outre, depuis trois ans, il est en procès avec la veuve du prince Ferdinand Kinsky, mort des suites d'un accident de cheval. Quant au prince Lobkowitz, il décède en 1816.

D'autre part, l’enthousiasme pour la musique de Beethoven s'essouffle rapidement. Pour une grande partie du milieu musical, le compositeur a fait son temps. Le goût des viennois évolue. Les succès de Gioacchino Rossini, tout juste arrivé à Vienne, l'exaspère. L'opéra italien triomphe au désespoir du musicien qui se sent délaissé par son public. A l'écart du monde musical, il doute. Malade, il se tourne parfois vers la spiritualité :

Tout ce qu'on appelle la vie, il me faudra le sacrifier au sublime Art, un sacrement d'Art ! Puisse-je vivre, s'il le faut les moyens d'une aide artificielle ! Si seulement ces moyens existent ! Si possible, développer les instruments de l'ouïe puis voyager ! C'est ce que tu te dois à toi même, aux hommes, et à lui, le Tout puissant : c'est le seul moyen, peut-être, d'assurer un nouveau développement à tout ce qui jusqu'ici est resté latent à l'intérieur de toi. Et une Cour modeste, une modeste Chapelle, le chant de louanges écrit de ma main qui s'en élève, à la gloire du Tout-puissant, de l'Eternel, de l'infini ! Ainsi pourraient bien s'écouler mes derniers jours, et pour l'humanité future ! Dans ma chambre, des portraits de Haendel, de Bach, Gluck, Mozart et Haydn, ils peuvent intercéder pour moi. Tout puissant dans la forêt ! Je suis heureux, heureux dans la forêt : chaque arbre parle en votre nom. Oh Dieu ! Quelle splendeur ! dans ces paysages rustiques, sur les hauteurs, on trouve le calme, le calme où le servir. 1

Beethoven en 1815, par Joseph WillibrorSon énergie créatrice a bien diminué et ses oeuvres se font rares. Son silence inquiète parfois. Sa surdité quasi totale le contraint à donner son dernier concert public avec le trio pour piano, violon et violoncelle op.97 "Archiduc". Le compositeur Ludwig Spohr, alors présent, livre son témoignage : "A cause de sa surdité, il ne restait rien de la virtuosité qui avait suscité jadis tant d'admiration. Dans les passages forte, le pauvre homme pesait sur les touches jusqu'à ce que les cordes vibrent avec un bruit atroce…" Apparaissant de plus en plus négligé, il se plaint de Vienne qu'il ne supporte plus. De plus, il se fâche avec Stephan von Breuning, son ami d’enfance. Se sentant abandonné, il écrit dans ses notes : "Je n’ai point d’amis et je suis seul au monde".

  • 1. BEETHOVEN, journal intime